Lundi , 25 septembre 2017
L'Édito

ROYAUME BRON : Une crise de succession qui perdure

Pourquoi la succession de Nanan Koffi Yéboua, 16ème roi des Bron (Abron) décédé en août 1992, a fait et continue de faire des bruits ? Pourquoi le roi Adingra Kouassi Adjemane règne sans les attributs royaux ? Immersion dans une crise coutumière complexe (avec ses ramifications politiques), qui soumet à rudes épreuves l’unité d’une des entités territoriales traditionnelles les plus organisées de Côte d’Ivoire.

Nanan Adingra Adjemane, roi des Bron, saluant le président Ouattara à Bondoukou, le 29 juillet 2015

Nanan Adingra Adjemane, roi des Bron, saluant le président Ouattara à Bondoukou, le 29 juillet 2015. Depuis 1998, le monarque attend les attributs de son pouvoir

Pour l’histoire   

Ils font partie du grand groupe akan. Les Bron (Abron) installés dans la région de Bondoukou (nord-est de Côte d’Ivoire) sont originaires d’Akwamou (sud-est du Ghana, près du fleuve Volta). Un conflit de succession au trône contraint la branche cadette des parties en présence à émigrer à l’ouest. Elle se réfugie d’abord à Kumassi.

L’alliance avec les Ashanti ne dure pas. Chassés, les Abron s’installent dans la région de Dôma (Wam), au Ghana. Toujours poursuivis par les Ashanti, ils demandent finalement asile aux Nafana de Bondoukou. Tan Daté, chef des Bron, fait serment de non belligérance avec le chef Akomi des Nafana. Le peuple reçoit le surnom Gyaman par ses proches restés au Ghana. Gyaman veut dire « ceux qui ont abandonné le pays ».

Installés à Zanzan, leur premier village en terre ivoirienne, les guerriers abron entreprennent une série de conquêtes. Ils soumettent les peuples nafana et koulango. Puis, installent une institution traditionnelle bien organisée : le royaume bron ou abron. Son roi reste, à ce jour, une des figures morales les plus respectées de l’État ivoirien.

La succession aux différents trônes

Dans le royaume, la succession au trône principal se fait dans le clan maternel (d’oncle à neveu ou de frère à frère utérin). Celle au trône de province se fait dans le clan paternel (de frère à frère ou de père à fils). Chaque roi installe le chef-lieu du royaume dans un village de son choix. Zanzan, Yakassé, Hérébo, Amanvi, Tabagne, Assuéfry,… ont été des capitales. Selon la règle successorale, après le règne d’un roi issu du clan Zanzan, un de Yakassé lui succède.

Décès du roi Koffi Yéboua et l’ « impossible » succession

L’entité territoriale traditionnelle est secouée par une crise de succession au trône. Deux lignées s’opposent. D’un côté, un roi intronisé mais régnant sans les objets (attributs) qui donnent la légitimité à son pouvoir. Et de l’autre, un monarque autoproclamé disposant du trône royal.

La crise remonte à la disparition, le 10 août 1992, à Hérébo, du 16ème roi : Nanan Koffi Yéboua. Son décès coïncide avec la longue maladie d’Houphouët-Boigny, premier président de Côte d’Ivoire. Ses obsèques ont été reportées jusqu’à l’accession d’Henri Konan Bédié au pouvoir d’État. Le 9 avril 1994, le nouveau président rend un hommage posthume au roi.

En application des règles coutumières, Kossia Badou (reine mère de Tangamourou) et Yao Adjoumani (chef de la province Angobia) révèlent et annoncent le prince Adingra Kouassi Adjemane (originaire d’Amanvi) successeur du défunt roi. C’était en présence des chefs des provinces Akidom, Foumassa, Pinango, et devant des dignitaires de la province Ahinifié. Parmi lesquels Alassane Yao Déki (porte-canne du défunt roi), et Koffi Kossonou (chef de Hérébo). Un document est signé par le collège des hauts dignitaires du royaume. Des ampliations sont adressées à Emile Contant Bombet (ministre de l’Intérieur) et à Essy Amara (ministre des Affaires étrangères), un natif de la région. Les préfets des départements de Bondoukou, Tanda et Bouna sont informés.

La lettre adressée au président Henri Konan Bédié, en 1998. Elle est signée par le collège des hauts dignitaires du royaume

La lettre adressée au président Henri Konan Bédié en 1998 et signée par les dignitaires du royaume

En 1998, le futur roi Adingra Kouassi Adjemane est publiquement présenté à Maurice Kakou Guikahué (ministre de la Santé). En mission à Tabagne, une localité de la région.

La semaine d’après, à Tangamourou, surprise : Kouassi Appia, originaire de Soukouadou, se fait investir comme héritier du trône. Bahi Zogbo Alexandre, préfet de Tanda, est interloqué. « Nous leur avons clairement fait savoir que les affaires de royauté relèvent exclusivement de la coutume et des traditions, et ne sauraient concerner l’Administration. Nous n’avons donc rien cautionné », avait-il précisé. Depuis cette date, le royaume offre l’image d’une régence à l’épreuve de la bipolarisation. Deux camps – les descendants d’Adjemane Pagnini et ceux d’Adingra Pagnini – s’affrontent. Dix-sept ans de « guerre froide ». Et ça continue !

Deux clans d’héritiers régulent la succession au trône

Il faut remonter l’échelle de l’histoire pour comprendre la crise actuelle. C’est à partir de Tan Daté, 9ème roi (1905-1922). Son règne débute au Ghana et s’achève en Côte d’Ivoire, à Zanzan (première localité bron).

En vue de conquérir d’autres territoires, le roi Kouassi Adingra Pagnini fonde Yakassé, un village. Il induit donc l’existence de 2 clans héritiers qui devront réguler la succession au trône : Zanzan et Yakassé. En clair, si un souverain appartenant à l’un des 2 clans vient à mourir ou à quitter le trône, il est remplacé par un prince héritier de l’autre clan. Et vice-versa.

Au dernier roi du clan Zanzan, Koffi Yéboua, devrait succéder un membre de Yakassé. Mais dans ce village, 3 grandes lignées (les familles Adingra Pagnini à Adandia, Adjemane Pagnini à Amanvi, Adingra Kouman à Tangamourou) sont habilitées à administrer le royaume. En fait, à chaque fois que la succession relève du clan Yakassé, le roi est désigné dans l’une de ces 3 familles. À tour de rôle, chacune fournit le futur roi. Le dernier règne de la dynastie d’Amanvi remonterait à 1897. Celui d’Adandia à 1905, et Tangamourou, 1952.

Le dernier roi issu du clan Yakassé, Nanan Kouadio Adjoumani (1922-1952), est descendant de Adingra Kouman (de Tangamourou). À la mort de Koffi Yéboua du clan Zanzan, le 10 août 1992, le trône, revenant une fois encore au clan Yakassé, devrait être occupé soit par un descendant de Adjemane Pagnini, soit par un héritier de la branche Adingra Pagnini. Les descendants de Adingra Kouman (la 3ème branche princière du clan Yakassé) étant forclos pour administrer le royaume. Ils auraient été les derniers héritiers au sein du clan Yakassé avec le roi Kouadio Adjoumani.

La confusion résulterait de ce que Adingra Kouassi Adjemane (descendant de Adjemane Pagnini à Amanvi) et Kouassi Appia (lignée de Adingra Pagnini à Adandia) se disputent le trône depuis des lustres. Chacun, soutenu par des alliés, revendique le trône. Un imbroglio qui, selon des témoignages, tirerait sa source dans des conflits ancestraux complexes qui n’ont pu être réglés.

L’imbroglio Yakassé

Pendant son règne, le roi Adingra Pagnini fait d’Adandia la capitale du royaume. Les familles royales à Assuéfry et à Soukouadou s’y rallient. Les 2 autres familles – celles de Adingra Kouman et Adjemane Pagnini – se tournent vers Tangamourou.

À la mort de la reine mère, Adjemane Pagnini se retire de Tangamourou et fonde Sokorobango. Les localités d’Amanvi et Siasso y seront rattachées. Au décès de Kouassi Yéboua, 10ème souverain (1823-1850) issu du clan Zanzan, vient le tour de Appia Frouman de Soukouadou (descendant de Adingra Pagnini à Adandia) de monter sur le trône. C’est pour le compte du clan Yakassé. Mais il est frappé d’une sanction sévère, suite à une infraction sur les règles régissant le royaume. En effet, Appia Frouman, pour venger un de ses fils, aurait offensé un chef de la province Angobia (clan Zanzan). Le conseil des sages de l’institution coutumière lui inflige une sanction. Il est exclu de la succession au trône. Par la même occasion, Adandia est suspendu jusqu’à la prochaine succession.

Le royaume bron entouré en rouge sur la carte de la Côte d'Ivoire

Le royaume bron entouré en rouge sur la carte de la Côte d’Ivoire

En 1899, à la mort du roi Kouadio Yéboua du clan Zanzan, la sanction qui frappait Adandia est levée. La succession échoit à Kouakou Amandjara (descendant de Adingra Pagnini à Adandia). Son règne dure seulement 6 mois. À sa disparition, le trône revient à Tan Daté (clan Zanzan), fondateur de Diassempa. Mais le décès de ce dernier, en 1922, constitue un moment crucial dans la vie des Bron. L’unité de leur organisation s’est s’ébranlée. La succession au trône par Kouadio Adjoumani (clan Yakassé) issu de la lignée de Adingra Kouman de Tangamourou, sonne le début de la vie tumultueuse au sein du royaume. À sa disparition, son fils, le prince Adingra, orchestre une vague d’ « illégalités », de 1952 à 1963. La crédibilité du processus de succession en vigueur prend un coup.

En 1963, Koffi Yéboua (clan Zanzan) accède au trône. Il règne jusqu’en 1992. Une longue période au cours de laquelle survient une des raisons des complications actuelles à la succession. Suite à un incident en 1987, le roi aurait affirmé qu’à sa mort, la royauté n’ira pas à Amanvi. Pour cause : après avoir sollicité et obtenu l’érection de Tabagne en chef-lieu de circonscription administrative, le souverain exprime également le vœu de voir Hérébo (son village de règne) en être de même. Le chef de l’État d’alors oppose un refus. Motif : Hérébo est distant de seulement 3 km de Tabagne.

Mécontent, Nanan Yéboua aurait menacé de se suicider. Acte qui, dans la tradition abron, constitue une faute grave. Le conseil des sages du royaume décide sa destitution. En vertu de la coutume, l’héritier devait émaner du clan Yakassé. Précisément de la lignée de Adjemane Pagnini, à Amanvi.

Un trône livré aux états d’âme des héritiers

Le roi Koffi Yéboua, considérant la mesure de sa destitution comme un complot, se serait fait promettre par ses enfants et proches que sa succession ne sera jamais assurée par la branche située à Amanvi (clan Zanzan). Selon les règles coutumières, en cas de disparition d’un souverain du clan Yakassé, le chef de la province Akidom et le prince héritier de Tabagne assurent la garde du trône et ses attributs. Qui sont le tabouret, le sabre et l’or. Ils devront les remettre, le moment venu, à l’ayant-droit.

Pour permettre l’intronisation, les attributs du pouvoir devaient être confiés au prince héritier Adingra Kouassi Adjemane. À ce jour, cela n’a pas été fait. Les fils et neveux du défunt monarque les ont confisqués. Ils expliquent leur attitude en évoquant qu’en 1987, Adingra Kouassi Adjemane aurait empêché leur père ou oncle Koffi Yéboua de régner, conformément à l’ordre de succession.

Après la désignation, en novembre 1994, de Adingra Kouassi Adjemane en qualité de successeur, d’autres velléités se manifestent. Surtout au sein du clan Yakassé, du côté du canton Adandia (lignée de Adingra Pagnini). Un certain Kouassi Kpassaroukou, descendant d’une des familles héritières, se serait signalé. Il décédera peu de temps après.

Des dignitaires du royaume entreprennent une série de démarches auprès des enfants du défunt Koffi Yéboua. Objectif : récupérer le trône et ses attributs. Médiations infructueuses. « En compagnie du chef de la province Foumassa et le prince héritier de Tabagne, je suis parti 3 fois rencontrer les enfants de Koffi Yéboua pour réclamer le trône. Ils n’ont pas accepté », s’est expliqué Kouamé Kossonou Ampime, chef de l’Akidom. Propos appuyés à l’époque par Alassane Yao Déki, porte-canne du défunt roi : « depuis la mort de leur père que j’ai servi pendant très longtemps, j’ai dit aux enfants de rendre le trône mais ils ne m’écoutent pas. Ce n’est pas à eux de régler le problème de trône. Tout le monde sait que le trône est pour Amanvi ». Il se demande si ce refus ne cache pas une volonté de transgresser les règles établies depuis des siècles. « À moins que l’on ne veuille délibérément transgresser les lois établies depuis plusieurs siècles. Sinon dans le clan Yakassé, c’est le chef de l’Angobia et la reine mère de Tangamourou qui désignent le nouveau roi », rappelle-t-il. Abenan Kouman, reine mère du Pinango, fait savoir que « le nouveau roi est présenté au peuple pendant les funérailles du défunt souverain ».

À Tangamourou, un autre prince qui revendiquait le trône est mort peu de temps après. Le corbillard qui acheminait sa dépouille à la morgue, à Abidjan, n’est jamais arrivé à destination. Un grave accident de la circulation aurait entraîné la disparition du cercueil. Deux de ses fils auraient aussi péri. Selon des témoignages, une dizaine de morts mystérieux ont été dénombrés dans cette affaire de succession au trône royal.

Kouassi Appia (Appia 1er) détient aujourd’hui les attributs royaux. Il est actuellement le principal adversaire de Adingra Kouassi Adjemane, qui règne sans attributs. Un roi amputé d’une part de la légitimité coutumière.

Des soupçons d’interférences politiques

Perçue comme un simple conflit de succession entre héritiers, la crise révèle des dessous politiques. En décembre 2007, à Bondoukou, Augustin Kouadio Komoé (ministre de la Culture et de la francophonie), cadre de la région et membre du FPI (parti de Laurent Gbagbo), se rend à un dîner organisé par le préfet de région. Il y était avec Kouassi Appia présenté comme le roi des Bron.

Kouassi Appia Frouman. Il porte la couronne du défunt Koffi Yéboua

Kouassi Appia. Il porte la couronne du défunt roi Koffi Yéboua

La réaction des partisans de Adingra Kouassi Adjemane, présents eux aussi, est immédiate. Les dignitaires des provinces Foumassa, Angobia, Akidom et Pinango crient à l’imposture. Ces derniers auraient même refusé de s’asseoir à la même table que Kouassi Appia, lors du dîner.

Au-delà du prisme culturel, la crise est aussi perçue comme une guéguerre d’influence politique. Chaque parti politique présent dans la zone voudrait assurer le contrôle de la royauté. De nombreux témoignages prêtent à chaque acteur ou prétendant au trône d’aliéner l’institution traditionnelle à la solde d’un parti politique. Eu égard à l’influence du roi des Bron dans la région. En effet, la formation politique qui a avec elle ce chef suprême est « assurée » de diriger une population dépassant les 200 mille individus. Une réserve potentielle de voix lors des joutes électorales. Au plan national comme local. Kouassi Appia est perçu comme proche du FPI (parti de Laurent Gbagbo). Adingra Kouassi Adjemane d’Amanvi – du même village que Kobenan Kouassi Adjoumani (ministre des Ressources animales et halieutiques) – est suspecté de rouler pour le PDCI (parti fondé par Houphouët-Boigny).

Pour "Notre Voie", journal du FPI, Kouassi Appia est le roi des Bron

Pour Notre Voie, journal du FPI, Kouassi Appia est le roi des Bron

Autant de soupçons qui compliquent les rapports entre protagonistes. Situation rendant difficile toute tentative de règlement de la crise. En février 2009, les chefs de provinces et la reine mère par intérim se sont retrouvés, à l’initiative du préfet de région. Objectif : trouver une issue définitive au conflit. Des autorités coutumières venues d’autres localités du pays ont pris part à la réunion. Elle a accouché d’une souris : chacun des protagonistes s’étant campé sur sa position. Comme quoi, quand la politique se mêle à une affaire de tradition, la chaîne des pratiques coutumières se « grippe ». Et plus rien ne va.

Une crise régionale qui dure depuis 18 ans. À laquelle aucun cadre n’a pu apporter de solution. Ni aucun des 4 présidents qui se sont succédé à la tête de l’État ivoirien. Un conflit localisé qui gêne toute la République.

OSSÈNE OUATTARA

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2 commentaires

  1. c’est par l’égoïsme et le non respect des règles que ce problème dure pendant des années sans issu. et si nous ne faisons pas attention, nous risquons de ne pas avoir de roi dans notre région compte tenu du comportements de nos frères et de nos cadres.Tant que les normes ne sont pas respectés, tant que chacun de nous ne prend pas conscience des faits, nous resterons toujours sans roi.

  2. 18 ans pour trouver un successeur, cela est grave surtout pour le peuple bron (abron) qui est réputé pour sa diplomatie à régler des conflits. Voilà que pour nous nous est resté à la gorge.
    Il serait impprtant qu’on fasse fi de nos differents egos et qu’on suive le mode de succession de chaque canton afin que l’ayant droit puisse beneficier de ce trône.
    La violence n’est pas abron. Seul le dialogue nous carracterise. A nos cadre politique de mettre de côté les appartenance de parti pour que le peuple bron retrouve sa credibilité. Nous sommes connu par notre royauté. Cela dur et ce n’est donc pas normal.

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