Jeudi , 18 juillet 2019
L'Édito

Filière cajou : La campagne 2019 et ses défis

Bamba Mamadou, PCA du Conseil du coton & anacarde, annonçant les prix de la campagne 2019

Bamba Mamadou, PCA du Conseil du coton & anacarde, annonçant les prix de la campagne 2019

Un prix plancher bord champ de 375 francs CFA par kilogramme de noix de cajou bien séchées. C’est à ce montant minimum que les paysans ivoiriens devraient [normalement] vendre leurs produits cette année. L’information a été donnée mercredi 20 février par Bamba Mamadou, PCA du Conseil du coton et de l’anacarde (CCA). Ce prix connaît une baisse de 25% par rapport à 2018 où la campagne de commercialisation avait démarré avec un prix d’achat de 500 francs CFA. La baisse s’observe aussi au niveau des prix magasin intérieur et portuaire. Respectivement 400 francs CFA et 459 francs CFA, contre 525 francs CFA et 584 francs CFA en 2018.

Tirer les leçons de la campagne précédente

Mieux vaut mettre les prix à des niveaux relativement bas en début de traite pour attirer les acheteurs vers les produits. Surtout que la production nationale s’annonce abondante cette année. D’après les projections du CCA, 800.000 tonnes sont attendues. Au niveau mondial, il y a risque de surproduction. Avec une offre supérieure à la demande.

L’organe de régulation veut-il éviter les mauvaises surprises de 2018 ? Près de 10% des 761.000 tonnes de noix de cajou produites dans le pays n’avaient pas trouvé preneurs. Les volumes restés entre les mains des exportateurs sont de 16.000 tonnes. « La campagne 2019 doit permettre de tirer les leçons de la dernière afin de consolider les acquis de la réforme », a affirmé Bamba Mamadou. Cette réforme intervenue en 2013 dans la filière anacarde a en effet enregistré des résultats positifs sur 3 campagnes successives : amélioration de la qualité des amandes et les revenus des producteurs.

Le dynamisme a connu un ralentissement au milieu de la campagne 2018, « qui s’est déroulée dans une conjoncture internationale défavorable marquée par des difficultés de commercialisation traduites par une baisse généralisée des prix et un rallongement des périodes de commercialisation dans l’ensemble des pays de la sous-région », explique le PCA. Les mêmes difficultés risquent de surgir cette année avec l’éventualité d’une surproduction. Mais le directeur général du CCA est moins alarmiste : « Nous avons signé des partenariats stratégiques qui permettront une campagne fluide », rassure Adama Coulibaly.

Miser sur la transformation locale

Pour les autorités, l’avenir de la filière réside dans la capacité du pays à transformer localement les noix brutes. Condition sine qua non pour leur donner de la valeur ajoutée. La courbe connaît une phase ascendante. De 44.000 tonnes en 2017, près de 70.000 tonnes de noix brutes ont été transformées en 2018 pour un objectif initial de 100.000 tonnes. Le CCA entend porter ce volume à 130.000 tonnes en 2019. La capacité industrielle installée du pays dépasse les 180.000 tonnes.

Des chiffres susceptibles de croître, si la volonté du groupe vietnamien T&T de construire en Côte d’Ivoire une usine de transformation d’une capacité de 50.000 tonnes se traduit en acte. L’accord a été conclu, fin décembre 2018, avec le CCA. De même que le démarrage, le 24 janvier 2019, du Projet de promotion de la compétitivité de la chaîne des valeurs de l’anacarde (PPCA). Ce programme, qui s’étend sur 5 ans, est doté d’une enveloppe de 141 milliards de francs CFA, dont 107 milliards octroyés par la Banque mondiale. Autant d’initiatives pour donner un coup d’accélérateur à la transformation de la production nationale. Mais un autre obstacle se dresse sur le chemin.

Fuite des noix vers les pays voisins

Le développement du secteur de la transformation ne va pas sans la disponibilité de la matière première en abondance. Or, des quantités non négligeables de l’anacarde ivoirien sont indûment vendues dans les pays voisins. Il se passe pas une campagne de commercialisation sans que des camions chargés de produits et essayant de les vendre illicitement ne soient saisis.

La frontière terrestre entre la Côte d’Ivoire et le Ghana demeure la plus active en matière d’exportation frauduleuse d’anacarde. Dans la nuit du dimanche 17 février 2019, plus de 35 tonnes ont été saisies à Bondoukou (Nord-Est). À peine la traite ouverte.

Le directeur général Adama Coulibaly a exprimé son agacement face au "manque de civisme" de ceux qui organisent la fuite du cajou vers l'extérieur

Le directeur général Adama Coulibaly a exprimé son agacement face au « manque de civisme » de ceux qui organisent la fuite du cajou vers l’extérieur

Le directeur du CCA a exprimé son agacement face au phénomène. Il le met au compte de certains Ivoiriens « qui manquent de civisme ». Adama Coulibaly n’a pas employé la langue de bois pour fustiger le comportement de ses compatriotes. « Pour qu’un Ghanéen rentre en Côte d’Ivoire avec un camion immatriculé au Ghana, parcourt ensuite des villages ivoiriens pour ramasser des produits ; puis repartir au Ghana, c’est qu’il y a des Ivoiriens qui l’aident en lui servant de relais pour faciliter le ramassage des produits. Ce sont encore des Ivoiriens qui le raccompagnent à la frontière », a dénoncé le patron de l’organe de régulation. Pour le premier responsable de la filière, le circuit contraire n’est pas envisageable. « Est-ce possible à un Ivoirien d’aller au Ghana ou dans n’importe quel autre pays proche prendre des produits de ce pays et revenir tranquillement en Côte d’Ivoire avec son camion sans être inquiété par les autorités de cet État voisin ? », s’est-il plusieurs fois demandé. Et de recommander que « ce problème soit traité à la base ». Seul, le CCA semble limité dans sa volonté de venir à bout du phénomène. Un mal qui prive la Côte d’Ivoire d’une partie de ses recettes d’exportation.

Une volonté de répression contrariée

Tout un arsenal juridique (lois, Décrets, Ordonnances, Arrêtés) encadre la commercialisation de l’anacarde en Côte d’Ivoire. Mais le CCA n’a pas tous les leviers pour agir en cas de fraude. Situation qui résulte de la méconnaissance par le régulateur et les professionnels du droit (magistrats) des textes applicables. Qui, eux-mêmes comportent des insuffisances. Double handicap auquel le CCA a essayé de remédier. Du 17 au mardi 18 décembre 2018, il a réuni à Yamoussoukro plus de 40 juges et procureurs – exerçant pour la plupart dans les 19 régions de production d’anacarde – pour un renforcement des capacités. Au cours de cet atelier, des propositions devaient être faites par les professionnels du droit dans le sens de l’amélioration du cadre juridique en vue de mieux réprimer les cas de fraude dans la commercialisation du cajou.

Des comités de veille complètent le dispositif de contrôle de la traite dans chaque zone de production. Voulus par la réforme de 2013, ces comités, présidés par des préfets, assurent le suivi sur le terrain des mesures arrêtées par le CCA : respect des prix par les acheteurs, utilisation des documents officiels de transaction et de la sacherie appropriée, lutte contre les sorties illicites des noix par les frontières terrestres.

Sauf que les forces de l’ordre sur qui les comités de veille s’appuient pour mener à bien leurs missions sont souvent de mèche avec les fraudeurs. En échange de fortes sommes d’argent liquide, des soldats encadrent la fuite des noix de cajou vers l’extérieur. En 2018, des préfets qui ont essayé de s’opposer au trafic ont reçu des menaces.

Comprendre les disparités de prix entre la Côte d’Ivoire et le voisin ghanéen

Contrairement à la Côte d’Ivoire, le Ghana n’a pas encore fait de l’anacarde un secteur important dans son économie. La filière n’est pas structurée avec un organe de gestion étatique comme le CCA en Côte d’Ivoire. Au Ghana, le marché de la noix de cajou est libre, dérégulé. Le gouvernement ne fixe pas les prix.

Le poids du produit dans l’économie ghanéenne reste marginal. Les taxes et autres prélèvements qui y sont faits ne représentent presque rien pour les opérateurs du secteur (acheteurs, transformateurs et exportateurs). Cette situation, conjuguée à la présence dans le pays d’unités de transformation d’une capacité totale dépassant la production annuelle de noix brutes du Ghana, tire les prix vers le haut à chaque campagne. En Côte d’Ivoire, la commercialisation est encadrée par un régulateur. Des prix minimums de départ sont arrêtés. Le gouvernement prélève des taxes sur chaque kilogramme d’anacarde pour financer le développement de ses infrastructures.

Au Ghana, la demande locale est supérieure à l’offre. Le pays ne produit que 70.000 tonnes par an. Pas assez pour couvrir les besoins des industries de transformation. Leur capacité annuelle est passée d’environ 66.000 tonnes à 105.000 tonnes depuis 2015. Année où le brésilien USIBRAS a implanté une de ses usines dans le pays. Cette unité – la plus grande en Afrique de l’Ouest – a une capacité de 35.000 tonnes. Soit la moitié de toute la production ghanéenne. Conséquence : des difficultés à trouver la matière première et fréquence des pénuries. On se bat pour l’avoir. Le Ghana a besoin du cajou ivoirien pour faire tourner les industries implantées sur son sol. Quitte à payer le produit plus cher pour susciter la tentation de l’autre côté de la frontière où, à coup sûr, des personnes n’hésiteront pas à prendre tous les risques pour transporter leurs noix de cajou afin de les vendre ! C’est la principale raison de la disparité des prix entre les 2 pays voisins.

Empêcher le produit de fuir laisse 3 choix difficiles aux unités industrielles installées au Ghana : fermer leurs portes, s’approvisionner dans des pays éloignés comme la Guinée-Bissau située à plus de 5.000 km (ce qui générera des surcoûts en frais de transport), ou délocaliser chez le voisin ivoirien. Le Bénin a imité la Côte d’Ivoire en interdisant l’exportation de son cajou via ses frontières terrestres.

Sur 12 entreprises de transformation, 11 avaient fermé en août 2015. Les mois qui ont suivi, de grands entrepôts ont commencé à sortir de terre dans la ville de Bondoukou, côté ivoirien. La même année, la Côte d’Ivoire a pris la tête du peloton des pays producteurs mondiaux de noix brutes. Depuis, elle affiche une production qui dépasse les 700.000 tonnes à chaque campagne. Si le Ghana produisait un tel volume, il y a fort à parier que ce pays se retrouverait dans la même situation que son voisin, avec des prix d’achat similaires ou presque.

OSSÈNE OUATTARA

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2 commentaires

  1. La campagne a démarré et de façon inattendue, on assiste à une baisse des prix au fil du temps . Dans cette fixation , on ne tient pas compte des dettes que contractent les planteurs chaque année pour faire face à leur besoin et qui doivent être remboursées avec l argent de la vente. Lorsque l’argent de la vente est loin de suffire , on se tourne vers d autres moyens en l occurrence des marchés qui proposent de meilleurs prix ou des facilités d’écoulement ! c’est logique! De plus, Vous craignez une surproduction qui risque d’impacter négativement le planteur et d’autres éléments de la chaîne d écoulement mais vous vous entêtez à contenir les planteurs et autres pisteur dans cet échec à vu. Tout le monde sait les problèmes des planteurs aujourd’hui mais personnes ne réagit ! le gouvernement devrait baisser encore ses taxes dans cette collaboration plutôt que de réduire la part de celui qui fait le plus gros effort. Par ailleurs , c’est quoi ce marché dans lequel on n a pas le droit de vendre à qui l on souhaite ! c’est de l esclavage ! normal que certains ne trouvent pas cela logique à la suite des efforts qu ils fournissent ! Pour une fois essayez d’être raisonnables et de sortir du capitalisme dévorant et aliénant.

    • par ailleurs qu’est empêche que la Cote d ivoire vende au pays voisin afin d’éviter que les producteurs tombent dans la paupérisation et permettre au pays de se faire plus de chiffre ! il n y a pas de chose dans ce processus qui nécessite des explications

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