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Vendredi 19 janvier 2018
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FILIERE ANACARDE : « Les banques nous tuent ! »

Bictogo Moumini Michel, un des acteurs « incontournables » de la filière anacarde, en Côte d’Ivoire. En tant que président de l’Union des coopératives de cajou de Côte d’Ivoire (UCCACI), c’est lui qui a décroché le contrat exclusif de l’exportation de l’anacarde de Bondoukou vers le Ghana, en 2013. L’homme d’affaires, par ailleurs directeur général de African trade company (ATC), présente la situation de la filière cajou en pointant du doigt la faible implication de l’Etat dans la gestion. Entretien.

Moumouni Bictogo, président l’Union des coopératives de cajou de Côte d’Ivoire (UCCACI)

Moumouni Bictogo, président l’Union des coopératives de cajou de Côte d’Ivoire (UCCACI)

Qu’est-ce que la noix de cajou ? Où la trouve-t-on ?

La noix de cajou est une noix qu’on trouve principalement dans le Nord-Est, de même que dans le Nord-Ouest de la Côte d’Ivoire. Vous avez des villes comme Touba, Bondoukou, Odienné, etc. C’est une noix qui pousse comme une pomme. Elle est très riche. La noix donne des amandes, et sa coque produit de l’huile. On peut en faire de l’énergie. Mais en Côte d’Ivoire, on n’utilise le cajou que pour son amande.

Qui sont les concurrents de la Côte d’Ivoire ?

Comme autres pays producteurs, il y a l’Inde qui est le premier producteur mondial. Suivi de la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Brésil, le Ghana, le Bénin… La Côte d’Ivoire reste un gros producteur car en moins de 5 ans, elle a quadruplé sa production.

Qu’est-ce qui fait la différence entre la Côte d’Ivoire et les autres pays, au niveau de la production et de la commercialisation?

Auparavant, l’organisation au sein de la filière cajou n’était pas coordonnée. Mais depuis l’année dernière, le ministre de l’Agriculture et l’ARECA – qu’on appelle aujourd’hui le Conseil du coton et de l’anacarde – essayent de corriger les dysfonctionnements. Cette année, nous avons vu des avancées notables. Cependant, il faut passer à une autre phase. Celle qui consisterait à amener les producteurs à faire de la qualité, à savoir bien conserver les noix. Ensuite, l’industrialisation.

Tout cela demande beaucoup d’investissements…

Nous espérons que les banques vont financer la filière. Pour le moment, nous voyons arriver des traders indiens sur le marché local. Ils viennent avec des fonds qui leur permettent d’être en situation de monopole. Quant aux négociants et exportateurs ivoiriens, ils n’ont pas d’argent. Les banques ne les appuient pas. Il leur est très difficile de concurrencer les traders étrangers.

Cette année, le gouvernement a fixé le prix du kilo de la noix de cajou à 225 F, est-ce suffisant ?

Je ne suis pas producteur mais je dirai tout de même que c’est cher. De plus, le gouvernement a fixé le prix de 225 F sans en préciser la qualité. Dans la noix de cajou, on parle d’out turn, c’est-à-dire une qualité supérieure de 47 à 50. Même quand cette qualité fait défaut, on paie le kg à 225 F. Pendant que traitants et producteurs spéculent, l’exportateur n’a d’autre choix que d’acheter au prix fixé par l’Etat. Ce qui crée des préjudices. Il faut aussi protéger les exportateurs ivoiriens.

Quel est le prix sur le marché mondial international ?

La noix n’étant pas cotée en bourse, on aligne son prix sur le prix de l’amande qui, elle, est cotée. Par rapport au prix de l’amande, il y a des calculs à faire pour déterminer le prix de la noix. C’est donc différent du café et du cacao. 

Selon vous, les étrangers ont le monopole de la filière. Comment les nationaux doivent renverser la tendance ?

Ils essaient de le faire mais ne réussissent pas. Même la filière café-cacao est dominée par les étrangers. Il n’y a que 2% d’Ivoiriens qui réussissent à exporter.

A quel niveau se trouve le blocage ?

Le problème est d’ordre financier. En général, un exportateur n’a pas de trésorerie. Il essaie donc d’en créer en signant des contrats, en se tournant vers les banques. Les banques prêtent à des taux très élevés. Elles disent « on vous fait confiance ! », mais donnent à des doses homéopathiques. C’est difficile pour un national de percer dans ce cas-là. Sinon ces étrangers ne sont pas plus intelligents que nous. Ils ont simplement le soutien des banques qui les financent à des taux vraiment très bas.

N’est-ce pas parce que les exportateurs sont désunis ?

On fait quand même 550.000 tonnes et des organisations existent. Savez-vous qui doit donner toute sa puissance à une organisation comme la nôtre? C’est l’Etat ! Si l’Etat veut qu’il y ait une filière forte, saine, avec des responsables comme il faut, l’Etat peut le faire ! Mais quand il y a des organisations qui se créent et que les gens qui les créent ont eux-mêmes du mal à joindre les deux bouts, comment voulez-vous qu’elles soient puissantes ?

Sur le plan financier ?

Comment voulez-vous diriger, alors que vous n’avez pas le minimum, vous n’avez même pas de quoi payer vos frais de transport ? Revenons à la filière café-cacao : auparavant, c’étaient des coopératives et des syndicats forts qui la gèrent. Aujourd’hui, c’est l’Etat qui la régule et organise les paysans. On voit que ça marche. On espère aussi que dans la filière cajou, le Conseil du coton et de l’anacarde choisira les personnes qu’il faut pour organiser la filière.

Le cajou n’est pas connu, bien que la Côte d’Ivoire occupe le 2ème rang mondial au niveau de la production. N’est-ce pas votre faute ?

Est-ce que vous mangez les fèves de cacao? Il n’y a même pas de marché local pour le café et le cacao. Ils sont pourtant connus des Ivoiriens. Lorsqu’on parle d’organisation et de promotion, nous estimons que cela doit relever de la responsabilité du Conseil du coton et de l’anacarde. En novembre, on a organisé un forum sur la noix de cajou. C’est un début, mais je dis et je répète : la base, c’est ce problème financier que nous vivons. Tant qu’on restera dans ce schéma où emprunter est difficile, ça n’en vaudra pas la peine. Aujourd’hui, on a la chance d’avoir à la tête du pays des gens qui viennent du monde de la finance. Ils savent ce que c’est. Quand vous avez un Indien vivant à Hong-Kong emprunter 500 millions à 4% de taux d’intérêt et qu’un Ivoirien emprunte le même montant aux banques à un taux de remboursement de 15%, comment voulez-vous luttez avec cet étranger ?

La transformation locale des noix de cajou promet des emplois…

En effet, surtout dans les régions du Nord. Si on pouvait créer des unités de décorticage, de transformation pour la pomme pour en sortir le jus et presser la coque pour en sortir l’huile, ce serait très intéressant pour les populations.

Pour vous, le gouvernement n’a pas encore perçu l’importance de l’anacarde ?

Je pense qu’il ne perçoit pas encore réellement les potentialités de la noix de cajou. C’est pourquoi  je dis que lorsque les personnes idoines seront appelées dans l’organisation de la filière, elles pourront clairement expliquer au gouvernement et aux décideurs l’énorme potentiel de l’anacarde, et ce qu’il convient de faire pour pouvoir bénéficier pleinement de ses richesses.

Tout n’est pas que du négatif, tout de même ?

Sinon je n’y serais plus, malgré tous les avatars. Je continue d’y croire. Mon combat, aujourd’hui, c’est d’aller à l’industrialisation des noix de cajou. Je crois au potentiel de la noix, je sais que c’est porteur et j’ai de l’espoir. Un paysan m’a dit : « avoir l’espoir, c’est mieux que manger et être rassasié ». 

Propos recueillis par SILUE ELIEL

Source : laregionale.com



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